Kamchatka – Un rêve photographique de glace et de feu en Sibérie

 

Le Kamchatka – pour les amoureux de la nature, les globe-trotters et les photographes, ce nom sonne comme une mélodie. La péninsule russe est en effet l’un des grandes destinations nostalgiques dans le monde. Le Kamchatka offre parmi les derniers paysages réellement sauvages sur Terre, et n’a rien à envier à d’autres destinations photo comme la Patagonie ou l’Islande. Mais l’endroit reste bien moins populaire, et vous n’avez pas à vous disputer les meilleurs endroits avec des dizaines d’autres photographes. Le Kamtchatka était donc naturellement sur ma liste depuis longtemps.

 

Un avant-poste entre les mondes

 

Lorsqu’on vient d’Europe centrale, le Kamtchatka se trouve à peu près à l’autre bout du monde. 9000 kilomètres, soit environ douze heures de vol et onze fuseaux horaires, séparent la péninsule russe de l’Allemagne. Le Kamchatka se trouve en Extrême-Orient ; avant-poste le plus éloigné de la masse continentale eurasiatique, il se situe entre la mer de Béring, le Pacifique Nord et la mer d’Okhotsk. Au sud, le Japon n’est pas loin, à l’est, il est bordé par l’Alaska. Pendant la guerre froide, le Kamtchatka était le point le plus oriental du rideau de fer. C’est ici que se sont déroulées les seules confrontations directes entre les deux grandes puissances, l’URSS et les Etats-Unis, sur leur propre territoire. Cette situation exposée a fait de la péninsule une zone militaire strictement interdite pendant plus de 50 ans. Seuls quelques citoyens soviétiques sélectionnés étaient autorisés à entrer dans la zone avec un permis spécial. La péninsule du Kamtchatka ne s’est ouverte aux visiteurs que depuis 1990 et le tourisme n’y est encore qu’à ses balbutiements.

 

 

Là où la nature sauvage n’est pas qu’un slogan publicitaire

 

Comme la plupart des visiteurs, nous atteignons la péninsule par l’aéroport d’Elisovo près de Petropavlovsk-Kamchatskiy, la plus grande ville du Kamchatka avec environ 180.000 habitants. Elle est située sur la baie d’Avatcha, l’un des plus grands ports naturels du monde. La ville elle-même est loin d’être idyllique : d’immenses cités préfabriquées délabrées côtoient les statues de Lénine et donnent au paysage un charme un peu morbide qui nous donne l’impression nette d’être revenus à l’époque soviétique. Mais nous ne sommes pas venus pour profiter d’un séjour urbain. À l’horizon, la silhouette immense des montagnes enneigées Avatchinski et Koriakski nous rappellent le but de notre visite.

 

Notre destination : les paysages volcaniques archaïques du Kamtchatka, avec leur aspect naturel encore intact. Et nombreux sont ces paysages : d’une taille de 370 000 km², la péninsule de Sibérie orientale est 5 % plus vaste que l’Allemagne. Seuls 300 000 habitants sont répartis sur son immense territoire, majoritairement dans la capitale de l’île. Vous ne rencontrez donc pas grand monde sur votre route, si ce n’est la faune, la flore et des paysages sauvages.

 

Mode Aventure activé

 

Le véhicule le plus adapté à l’aventure en milieu sauvage est un vieux camion russe KAMAZ. Il s’agit d’un transport militaire reconverti ; avec ses 6 roues motrices et sa traction intégrale, il convient parfaitement aux terrains difficiles du Kamchatka. Il sera notre salon pour les deux prochaines semaines. Notre chauffeur, Andreï, est une sorte de héros local : il est considéré comme l’un des pilotes les plus expérimentés de la péninsule et maîtrise les routes les plus difficiles.

Taïga et toundra

 

L’immensité infinie. Dès le premier jour de notre expédition, nous constatons par nous-mêmes que la réputation du Kamchatka n’est pas qu’un slogan publicitaire pour catalogue de voyage. Sur plus de 700 kilomètres, nous traversons la taïga, paysage typique de Sibérie que l’on trouve également en Alaska ou dans le nord de la Norvège. Nous voyageons sur des pistes de tôle ondulée, dont les lignes droites semblent n’avoir pas de fin. En russe, le mot « taïga » (тайга) désigne une « forêt marécageuse impénétrable ». Et le paysage est à la hauteur de ce nom : des heures entières, nous traversons des lieux magnifiques mais monotones : bouleaux, pins, bouleaux, bouleaux, pins, pins… Cette constante verte a presque un effet hypnotique sur moi. Personne aux alentours, seul un village isolé, parfois, qui semble émerger de nulle part. De temps en temps, notre voyage est interrompu par des troncs d’arbres ou des plantes qui bloquent la route. Lorsque nous descendons du camion et nous enfonçons dans la boue, une foule de moustique assoiffés de sang nous accueillent. Ils sont dans leur environnement naturel. Comme l’ours brun, emblème du Kamchatka. Mais celui-ci n’est pas visible aujourd’hui. Pas encore. Pas encore.

 

Au bout de dix heures, la forêt se fait soudain plus éparse, la végétation plus clairsemée, l’horizon s’ouvre. Nous avons atteint la toundra. Nous atteignons une rivière aux eaux rapides et grises. Andreï manœuvre le camion à travers les flots déchaînés, le véhicule vibre et grince de façon menaçante, comme s’il allait éclater en pièces. Après avoir franchi cet obstacle, nous nous engageons sur une pente abrupte.

 

 

Arrivée sur une autre planète

 

Lorsque nous arrivons enfin au sommet du plateau, nous nous retrouvons presque sur une autre planète. Ces paysages lunaires ont été utilisés par les cosmonautes russes comme terrain d’entraînement pour leurs missions spatiales, et ce n’est pas un hasard. À perte de vue, du sable volcanique parsemé ici et là de formations de mousse d’un vert fluo presque irréel. Au-dessus de nous, de sombres nuages, d’où émergent des sommets enflammés. Nous installons là notre camp de base, au milieu des rafales violentes et de la pluie fine. Nous devons rester attentifs en permanence pour ne pas laisser le vent nous arracher nos toiles de tente. Mais la tempête a un aspect positif : elle chasse les nuages noirs et plus rien ne s’oppose à notre première prise de vue. Le lieu est un véritable paradis pour les photographes de paysage.

 

L’enfer céleste

 

Avec ses plus de 300 volcans – dont 30 sont encore en activité – le Kamchatka est également appelé la « terre du feu et de la glace ». Il s’agit de la zone la plus volcanique du continent eurasien, un véritable enfer céleste, et nous sommes en plein milieu, dans le parc naturel de Klioutchevskoï . Depuis 1996, cette région volcanique, est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO avec d’autres zones protégées du Kamtchatka. Son attraction phare est le Klioutchevskoï, qui lui donne son nom : il s’agit du plus haut volcan d’Eurasie avec ses 4835 mètres.

 

Non content d’être l’un des plus hauts volcans du monde, il s’agit également de l’un des plus actifs. En moyenne, il entre en éruption tous les deux ou trois ans. Mais nous profitons en ce moment d’une longue pause, qui nous permet de camper directement sur ses larges flancs. Après un long moment sans le voir, caché par d’épaisses couches de brouillard, il nous salue enfin par un matin radieux, entouré de nuages qui nous semblent être des OVNI. Mais nous découvrons également certains de ses 11 frères et sœurs volcaniques, parmi lesquels le Tolbatchik ou le Kamen.

 

On estime que la région n’a que 5000 ans. Au point de vue géologique, elle est encore dans l’enfance et est donc très active. Elle connaît régulièrement des éruptions, des coulées de lave et des tremblements de terre, et son paysage étrange se trouve constamment remodelé. La nature crée et détruit, offrant une infinie variété de motifs à même d’inspirer les photographes de paysages.

 

Nous découvrons les terres brûlées et les forêts mortes, nous nous émerveillons devant les innombrables cheminées volcaniques qui brillent avec leurs couleurs incroyables. Les cônes volcaniques couverts de neige paraissent presque peints par un artiste, avec leurs formes triangulaires parfaites, et sont encadrés par une toundra verdoyante et ondulée.

 

Nous profitons aussi d’un tête-à-tête avec le monde souterrain. Le sous-sol du Kamchatka a en effet beaucoup à offrir au photographe : grottes de lave aux formes étranges, façonnées par le magma liquide des dernières éruptions ; grottes de glace bleues, scintillantes et ruisselantes sous les volcans glaciaires. Ces lieux sont idéaux et offrent nos photos une touche spéciale, comme une peinture légère.

 

Nous rencontrons aussi la faune, encore et encore. Les écureuils sont partout et nous enchantent de leurs pitreries. Ici et là, une marmotte siffle depuis son terrier. Et enfin, nous rencontrons la star du Kamchatka: l’ours brun de Sibérie que nous rencontrons plusieurs fois, à une distance convenable, fort heureusement.

 

 

Moutnovski et Goreli

 

Au bout de quelques jours, nous nous rendons dans une autre région du sud du Kamchatka. Encore une fois, nous parcourons des centaines de kilomètres à travers la taïga infinie. Mais cela vaut la peine : randonner sur le volcan Moutnovski est un incontournable pour un voyage au Kamchatka. La zone est très active, et tout y siffle et y fume. Le sentier sillonne à travers les coulées de lave et des champs de neige jusqu’au pied de ce volcan de 2323 m.

 

Nous entrons dans le cratère par un passage étroit dans sa paroi. Depuis les abords du glacier, d’énormes colonnes de vapeur d’eau s’élèvent dans le ciel subarctique. Un peu plus loin, dans un monde façonné par le feu et la glace, le chemin nous conduit à travers les fumerolles vers des mares acides colorées par les dépôts de soufre vert toxique et des volcans de boue bouillonnants. La randonnée se termine au bord du lac le plus éloigné, dont les eaux rendues turquoises par l’acide sulfurique sont encadrées de parois colorées et d’où partent les pentes d’un glacier. Nous passons de l’autre côté et escaladons des hauteurs vertigineuses à l’aide de corde pour aller découvrir le cratère fumant. Enfin, au coucher du soleil, nous visitons un canyon dans lequel tombe une chute d’eau de 200 mètres de hauteur.

 

Après une courte nuit , nous avons prévu de gravir le Goreli, à une vallée de là. À 2 heures du matin, noter réveil hurle impitoyablement à travers l’étendue sauvage. La nuit est noire, le brouillard est partout, il fait terriblement froid et je titube de fatigue. Les conditions ne sont exactement idéales pour monter le sentier raide jusqu’au cratère situé à 1900 m d’altitude. Trois heures et plus de mille mètres de dénivelé plus tard, nous arrivons à temps pour assister au lever soleil au sommet du cratère. Mais, hélas, la brume est omniprésente. Moins de dix minutes plus tard, le brouillard se lève et le soleil se lève comme une boule de feu, entouré d’un immense halo violet. Durant les 30 minutes qui suivent, la lumière change presque à chaque seconde, brûlant les nuages et plongeant le ce paysage montagneux primordial dans des ambiances différentes à chaque instant. L’espace de quelques secondes, les plaques de brouillard révèlent certains cônes volcaniques. Enfin, les premiers rayons du soleil touchent le sol et créent de nouveaux sujets de photo. Un adieu digne de cette belle et étrange terre de feu et de glace.

 

David Köster est Friend with Vision Datacolor. Il utilise un moniteur étalonné par le SpyderX Elite pour traiter ses images.

 
  A propos de l'auteur – David Koester  
David Koester Photography

David Köster est un photographe spécialisé dans les paysages qui vit et travaille en Allemagne. Il est également auteur et formateur. Ses images se veulent l’expression d’une nature sauvage et épique. En utilisant des perspectives spectaculaires, en mettant en valeur l’atmosphère des lieux qu’il photographie et en utilisant une lumière strictement naturelle, David Köster crée des œuvres parfois plus proches de la peinture que de la photographie. Les images artistiques de David lui ont valu un certain nombre de récompenses internationales. Ses œuvres sont régulièrement utilisées par des agences, par des éditeurs et par des institutions du secteur touristique. David est également photojournaliste ; ses photos et articles sont publiés dans le monde entier par des journaux papier ou en ligne. Depuis 2015, il organise aussi des ateliers de formation dédiés à la photographie de paysages. En janvier 2019, son livre consacré à l’art de la photo de paysage a été publié par l’éditeur allemand Humboldt Verlag.

   

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